Société

Quand le travail se fait passion

17 mars 2017

Indépendant. Ce mot attire comme il effraye et sa réalité, ainsi que sa mise en œuvre, sont tout à la fois délicieuses et angoissantes. J'ai choisi ici de mettre en avant le parcours de Julie, une jeune femme de 27 ans qui a cogité pendant des années avant de se lancer dans l'aventure du travail indépendant.

Julie a la passion de l'être humain et le désir de l'aider dans ses difficultés et ses souffrances. Elle se dirige donc naturellement vers des études d'assistante sociale pour poursuivre des années plus tard avec un master en sexologie. Des choix d'études qui font d'elle maintenant une sexologue et hypnothérapeute indépendante pratiquant dans un centre pluridisciplinaire. Une carrière qu'elle a voulu épanouissante et en accord avec ses aspirations humaines et ses capacités et qu'elle a tenues à bras-le-corps en dépit des embûches qu'elle a pu rencontrer sur sa route.

 

Préparer son avenir

Alors que Julie finit ses secondaires dans une petite localité de campagne, elle se rend dans un centre PMS pour effectuer un test d'orientation. Il en ressort que ses penchants naturels sont pour le social et les sciences humaines. C'est donc vers un bachelier d'assistante sociale que son choix se porte. Sa vision du travail d'assistante sociale est une vision idéalisée. Cependant elle tombe amoureuse de ce métier, se rendant compte de sa nécessité.

Pendant trois ans, elle va accumuler le savoir nécessaire pour devenir une professionnelle de l'aide.

Elle va d'une part par ses observations et d'autre part par ses expériences de stage prendre conscience que le travail administratif prend souvent le pas sur le temps consacré aux personnes et sur la mise en place d'une écoute active et d'une relation d'aide psychosociale. C'est une réflexion simple qui nourrit et guide ses futurs choix professionnels. Elle envisage dès lors de se construire un emploi qui pourra rééquilibrer la balance et remettre le contact humain au centre de la profession.

Julie, fraîchement diplômée, veut aussi voyager pour repousser ses limites et se créer de nouvelles compétences transversales. Avec l'aide du WEP, elle part avec un visa d'un an au Canada. Les premiers mois, elle vit dans une famille d'accueil et suit des cours de langue. A la fin de cette période, arrive l'instant où elle sort du programme. C'est cette période qui est la plus enrichissante pour elle. Armée d'un bagage linguistique et d'un premier contact rassurant avec le pays, elle doit chercher par ses propres moyens du travail. Elle va de petits boulots en petits boulots, multiplie les expériences et les métiers. Ce n'est pas toujours aisé car au-delà de la barrière de la langue, elle doit gérer le côté administratif et jongler avec des procédures qu'elle apprend sur le tas. Ce qui ressort de tout cela, c'est le vertige de découvrir un nouveau pays, et d'être perdue, mais aussi justement le côté grisant de cette découverte, le fait d'aller chercher en soi les ressources utiles à son avancement. Julie m'en parle avec beaucoup d'entrain et souligne l'importance d'avoir travaillé dans des domaines vraiment différents, une richesse qui lui sert encore aujourd'hui.

A son retour en Belgique, la frustration monte vite en elle. En effet, elle sent que toutes ses compétences humaines acquises au Canada ne sont pas reconnues à leur juste valeur, que ses employeurs ne lui permettent pas de les exploiter pleinement pour un mieux-être et pour un meilleur travail fourni.

Julie repense son métier et a la conviction qu'elle est une femme de terrain et qu'elle s'épanouira seulement dans un rapport travailleur social – bénéficiaire direct, sans intermédiaire.

Sans encore véritablement mettre le terme indépendant sur ce qu'elle imagine de mieux pour elle, elle pressent qu'il y a quelque chose à faire dans ce sens.

 

La graine germe

Après mûre réflexion, elle entame un Master en sexologie, pressentant que ce domaine lui permettra d'établir ce rapport interpersonnel sans intermédiaire, c'est à dire sans intervenant ni formalité superflus.

Durant ces années de Master, Julie suit en parallèle des formations, dépensant beaucoup d'énergie et de temps pour se construire une base théorique et pratique solide et efficace.

Elle cherche aussi à se créer un réseau professionnel sans lequel elle sait que l'installation sera plus difficile.

Cette période de sa vie est une période à la fois de retranchement et d'ouverture. Ce temps qu'elle prend pour construire sa carrière, elle ne le prend pas pour entretenir sa vie sociale et sa vie familiale.

Un sacrifice inévitable et intrinsèquement lié aux débuts d'un travailleur indépendant. Grâce à son énergie et aux contacts qu'elle se fait, elle décide d'effectuer un stage libre où elle a l'occasion de consulter et de se constituer déjà une patientèle. Pendant les neuf derniers mois de son Master, elle va ainsi bénévolement consulter et mettre en pratique tout ce qu'elle a pu engranger comme connaissances.

Une manière pour elle de déployer un peu plus ses compétences et de confronter sa vision à la réalité. Cela la conforte dans son envie de responsabiliser le bénéficiaire et de le rendre acteur de son changement.

A la fin de son stage, elle s'assure qu'elle pourra toujours avoir accès au cabinet qu'elle a emprunté.

C'est une première étape pour son installation en tant qu'indépendante, lui reste à se frotter aux nombreuses démarches administratives : l’affiliation à une caisse d'assurance sociale, l'obtention de son numéro d'entreprise et la mise en place d'une comptabilité, entre autres.

 

Chercher du côté des pouvoirs publics

Dans le domaine du travail indépendant, il existe beaucoup d’organisations et de services d'aide à l'installation, des asbls, des micro-crédits, les pépinières (ou couveuses) d'entreprise. Tant qu'il est parfois peu aisé de faire la part des choses et de savoir précisément vers quel organisme, vers quelle personne, se tourner. Il faut parvenir à faire le tri et être conscient du temps que chaque procédure peut prendre.

Il faut d'abord se rendre compte de la réalité du statut d'indépendant, en connaître les tenants et aboutissants, choisir la forme qui s'adaptera le mieux aux désirs et aux réalités de sa vie.

Pour Julie, il est assez clair qu'elle se dirige vers un statut d'indépendante complémentaire.

Ce statut rassure car il est garant d'une certaine stabilité financière grâce à l'obligation d'être au minimum à mi-temps salariée pour pouvoir établir son entreprise.

Lorsqu'elle participe à une séance d'informations chez Creajob, on lui dit qu'elle rentre dans les conditions d'installation immédiate : cette dernière rendue possible par le « tremplin-indépendant », mesure très récemment mise en place par l'ONEM pour favoriser le lancement d'entreprises. C'est tout à la fois un soulagement et un étonnement pour elle.

Julie doit encore s'atteler à développer sa patientèle, notamment en établissant un contact avec les médecins environnants pour leur présenter sa personne et les services qu'elle propose.

Elle doit aussi trouver un contrat mi-temps, condition sine qua non pour pouvoir s'installer comme travailleuse indépendante complémentaire.

 

Le grand saut

Je demande à Julie où elle trouve sa plus grande source de soutien, elle me répond qu'elle trouve surtout l'énergie en elle. Elle croit en son projet et elle saisit, avec intelligence, les opportunités qui s'offrent à elle. Auprès de ses proches, elle trouve quelques oreilles attentives, même quand son projet est encore flou et qu'elle n'en parle pas encore ouvertement. Quant aux aides extérieures, cela est plus nuancé.

Le tremplin- indépendant (cité plus haut) est, pour reprendre les termes de l'ONEM, une mesure qui permet de conserver, durant l’exercice d’une activité accessoire en qualité d’indépendant, son droit aux allocations de chômage pendant douze mois.

Dans un premier temps, Julie peut cumuler ses revenus d'indépendante et ses allocations, mais pas dans leur totalité.

Mais Julie se rend vite compte que peu de personnes sont aptes à la renseigner correctement car la mesure est bien trop récente. Et cela ne lui facilite pas du tout la tâche.

Cependant, c'est une opportunité que Julie ne peut pas laisser passer, une aide non négligeable.

Elle se lance alors dans la sempiternelle course aux documents et finit par y parvenir.

Il y a de la fierté dans sa voix quand elle me parle de son parcours.

 

Au-delà des frontières

A mi-mots, elle évoque son envie de s'installer au Canada. Le Canada est réputé pour être en avance dans les domaines des sciences humaines et de la psychologie, entre autres. Au regard de son parcours du combattant en Belgique pour s'installer comme travailleuse indépendante, je lui demande si elle a encore l'énergie pour recommencer cela à l'étranger.

Sa réponse est franche et rapide, c'est oui bien sûr.

Si elle peut pousser au maximum ses forces ici pour se construire un emploi en parfait accord avec ce qu'elle est, elle peut de nouveau trouver l'énergie pour se construire un emploi au Canada.

Il y a différentes formules d'entrée sur le territoire canadien et chacune d'elles demande énormément de patience et de papiers à remplir et à présenter. Les histoires de personnes ayant presque finalisé leur dossier et se voyant devoir recommencer le processus dans son entièreté, et payer de nouveau les frais, ne sont pas rares. Mais en contrepartie, les sites comme www.canadavisa.com, par exemple, fournissent des informations claires et assez précises, présentant un large panel de situations possibles d'entrée au Canada.

Julie a déjà l'expérience d'une première année là-bas, elle a l'expérience des démarches administratives belges et surtout elle a l'envie de croiser les savoirs et d'aller s'imprégner des avancées canadiennes dans son domaine.

Rien qui ne puisse l'empêcher de tenter l'aventure hors de nos frontières.

 

S'accorder avec son métier

Ce que d'une manière générale je reproche aux services publics, mais aussi à la société, c'est de mettre l'accent sur l’intérêt économique des travailleurs indépendants et de ne pas insister assez sur les enjeux personnels et sur l'impact que ce choix aura sur leur vie. Alors qu'il y a, comme j'ai pu le dire précédemment, assez de structures publiques, ou non, mises en place pour l'aide à l’installation, il y a finalement bien peu de structures pour soutenir l'indépendant une fois celui-ci lancé.

Concernant Julie, elle a rêvé d’un emploi qui serait en harmonie avec ses aspirations humaines et ses envies de se bâtir une carrière sur le long terme. Elle a écouté son cœur tout en lui insufflant une bonne part de raison et de réflexion et a séparé le bon grain de l'ivraie. C'est un parcours inspirant qu'il m'a été donné d'écouter et j'ai été touchée par Julie, une jeune femme pleine de doutes et de force, contribuant à construire une nouvelle vision du travail indépendant.


Portrait réalisé par Elodie Kempenaer