Société

De la rue au logement : Alexandra, accompagnatrice psycho-sociale de personnes sans-abri

20 février 2015

Alexandra travaille dans deux associations bruxelloises qui accompagnent les personnes sans-abri. Avec l'équipe de Diogènes, elle va à leur rencontre dans la rue. Au sein du projet Housing First du SMES-B, elle soutient des personnes qui viennent d'accéder à un logement.

Quel est ton parcours professionnel ?

J’ai commencé par faire des stages durant mes Masters en Psychologie et en Criminologie. Je suis partie au Rwanda pour travailler avec des personnes ayant des traumatismes liés au génocide, puis j’ai fait un stage avec des personnes prostituées. Cette expérience m’a beaucoup aidée pour travailler en rue et gérer des situations de crise.

Ensuite, j’ai cumulé deux contrats de quatre mois, dans un restaurant social et chez Diogènes. Comme cette asbl agit sur le long terme, cela avait du sens pour moi de rester, et j'y travaille à mi-temps depuis deux ans. En ce moment, je me concentre sur le projet métro-liens, pour lequel je suis notamment en contact avec la STIB. Depuis un an, j’ai un autre mi-temps pour le projet Housing First du SMES-B, une asbl qui s’occupe de santé mentale et d’exclusion sociale.

 

Quelles sont les missions de l’asbl Diogènes?

Diogènes accompagne tout au long de leur parcours les personnes vivant en rue sur le territoire de la Région de Bruxelles-Capitale. Le but, c’est de créer du lien. C’est un travail de long terme. On accompagne les habitants de la rue tout au long de leur parcours dans la marginalité. Il s’agit d’un travail d’écoute et de soutien.  On respecte le rythme des personnes, on les met au centre du processus, et on considère qu’elles savent mieux que nous ce dont elles ont besoin. De façon plus concrète, on les accompagne physiquement dans leurs différentes démarches, par exemple dans la réouverture de leurs droits.

 

Comment se passe le travail en rue ?

On travaille en première ligne, hors les murs, dans le lieu de vie des personnes que l’on accompagne. On n’est pas visible, on n’a pas de tenue particulière, on voit juste une jeune femme parler avec un autre être humain. Ce que j’aime le plus, c’est qu’on s’adresse d’égal à égal. Je m’adresse à eux en tant qu’Alexandra, pas en tant que travailleuse sociale.

 

Peux-tu me donner un exemple de ce « tissage de liens »?

Les sans-abri se font souvent voler dans la rue. Certains commerçants sont bienveillants et acceptent de mettre leurs papiers dans leur coffre-fort, ou de leur garder 20€ dans la caisse. Ces commerçants voient l’humain avant la personne sans-abri, et c’est positif. Il y a aussi l’exemple d’une femme qui donne son journal tous les matins à un sans-abri. 

 

Tu cumules deux mi-temps. Est-ce que ce n’est pas trop compliqué à gérer ?

C’est un choix. Cela demande de l'organisation et de la flexibilité, mais c'est vraiment enrichissant, car cela me permet de toucher à autre chose. J’ai par exemple travaillé dans un magasin bio, puis dans un service d'habitat accompagné, Fami-home. Le mi-temps avec le projet Housing First me permet de rencontrer des personnes sans-abri à des moments différents de leur parcours.

 

Le modèle « Housing First » ou « Logement d’abord » : kézako ?

C’est un modèle qui a déjà fait ses preuves aux Etats-Unis et au Canada. Il s’est développé en réaction au modèle dit « en escalier ». Ce dernier est constitué de plusieurs étapes que les sans-abris doivent gravir pour accéder à un logement permanent: abri de nuit et centre d’hébergement d’urgence, puis maisons d’accueil, puis logement de transit, puis logement accompagné, puis logement autonome. Mais la plupart des usagers restent « bloqués » aux premières étapes. Le modèle du « Logement d’abord » permet lui une sortie immédiate de la rue, grace à un accès direct et sans condition à un logement permanent. (SMES-B)

 

En quoi consiste ce projet en Belgique?

Housing First Belgium est un projet expérimental fédéral. Six équipes mettent actuellement en place ce projet dans cinq villes belges: Anvers, Bruxelles, Charleroi, Gand et Liège. Chaque initiative tient compte des réalités locales.

Avec le projet Housing First du SMES-B, on intervient dans les communes de Schaerbeek et Molenbeek, grâce à des logements fournis par le Foyer Schaerbeekois et par l’agence immobilière sociale de Molenbeek (MAIS). Le projet recherche actuellement des logements privés, donc j’en profite pour lancer un appel aux propriétaires qui auraient envie de mettre des biens en location pour le projet!

Les personnes que l’on accompagne ont les devoirs classiques d'un locataire, c'est à dire le paiement du loyer et le respect des voisins. On leur demande aussi d’avoir un contact hebdomadaire avec les accompagnateurs sociaux, mais elles n’ont aucune obligation de suivre un traitement ou d’arrêter de consommer de l’alcool ou de la drogue.

Quatre associations sélectionnent les locataires: Diogènes (travail de rue), le centre Transit (accueil et hébergement d’usagers de drogue ou d’alcool), le projet Lama (service pour usagers de drogues), et La Gerbe (service de santé mentale).

Chaque association sélectionne à son tour des personnes ayant un long parcours de rue, cumulant problèmes de santé mentale et d’addictions, et pour lesquelles le modèle en escalier ne fonctionne pas. Les associations continuent ensuite le suivi des personnes qui ont intégré le projet.

 

Quel est ton rôle ?

Le projet accueille une dizaine de personnes. Je suis la référente de 4 personnes, et avec mes collègues du SMES-B, on essaie de travailler en binôme autant que possible pour visiter et accompagner les personnes relogées.

Ce que j’aime, c’est qu’on touche un peu à tout. Par exemple, on s’occupe de l’aménagement du logement avant que la personne n’arrive, pour le rendre accueillant. Je me suis retrouvée à monter des meubles IKEA dans le noir avec une lampe torche, parce que le compteur n’était pas encore ouvert ! On met le minimum vital dans l’appartement, et si la personne a besoin d’autres meubles, on peut l’accompagner dans ses achats. On assure aussi un accompagnement social plus global.

 

En quoi consiste cet accompagnement?

Quand on annonce à ces personnes qu’il y a une place dans un logement pour elles, le plus souvent elles n’y croient pas. C’est seulement quand elles y entrent qu’elles réalisent que c’est vrai. C’est la joie pour elles, et ça nous fait du bien aussi.

Mais ça ne dure pas longtemps. Ces personnes doivent faire face à de nouvelles responsabilités, ce qui peut rapidement les angoisser. Par exemple, les huissiers peuvent débarquer, pour réclamer des dettes anciennes qui avaient été suspendues, parce que la personne n’avait plus d’adresse. Il est alors très important qu’on continue l’accompagnement, pour que ces personnes ne se sentent pas ensevelies. 

Il y a aussi un sentiment de solitude qui peut apparaître, à la relecture de leur parcours. Ces personnes peuvent repenser à leurs ruptures familiales, par exemple parce qu’elles ont un logement mais qu’elles n’ont pas de famille à y inviter. C’est un moment où les personnes peuvent être très fragiles, alors on reste vigilant.

Le plus important, c’est la personne pour qui je travaille. Lui faire ressentir qu’elle est au centre du processus, qu’on est là en soutien mais pas pour faire les choses à sa place. On travaille à partir de ses ressources et de ses points forts, pour ne surtout pas la définir par les « mauvais choix » qu’elle a pu faire à un moment de sa vie.

 

Quel est le bilan et le futur du projet ?

En un an, seule une personne a quitté le projet. Aucune n’est en retard de paiement de loyer et tous ont investi leur logement. Les participants évoluent à leur rythme, parfois en dents de scie, mais le bilan est globalement positif.

Notre objectif, c’est que l’évaluation du projet montre que ce modèle fonctionne, pour avoir à terme un projet pérenne avec plus de moyens, plus de personnel, plus de logements, et donc plus de personnes qui ont accès à un logement. 

Pour l’instant, le projet Housing First du SMES-B, c’est une coordinatrice, trois accompagnatrices psycho-sociales, une responsable du volet logement et une responsable administrative. L’idéal serait de compléter cette équipe avec un(e) psychiatre, des infirmier(ères), un(e) psychologue, des assistant(e)s sociaux(ales), et des pairs aidants, c'est à dire des personnes ayant vécu un problème de santé mentale, d’addiction ou un parcours de rue.

 

Et toi, quel bilan fais-tu de ton expérience dans ces deux associations ?

J’apprends beaucoup de mes collègues, qui sont des travailleurs très expérimentés. J’apprends aussi énormément des personnes sans-abri, ce sont elles les experts de la rue. 

Parfois je suis frustrée parce qu’il n’y a pas assez de temps pour créer du lien social avec de nouvelles personnes. C’est dur de se retenir de fixer des rendez-vous à des gens. 

Le travail en rue m’a beaucoup appris sur mes limites. La distinction peut être floue entre l’amitié et les liens professionnels. Si je ne respecte pas mes limites, je ne peux pas faire mon boulot. Quand on est confronté à la souffrance ou qu'on rencontre quelqu’un qui est à cran, en rue ou chez lui, on n’est pas des éponges, on doit poser nos limites. C’est un boulot qui est dans le don de soi, alors il faut prendre soin de soi pour durer.

 

Que penses-tu de la façon dont on parle du sans-abrisme dans les médias, ou dans les discours politiques ?

C’est toute l’année que ces personnes doivent avoir un logement. Comme l’écrit l’éducateur spécialisé en accompagnement socio-éducatif Chahr Hadji dans ses articles « SDF, un fait d’hiver » et « SDF dans de beaux draps », on a investi dans l’urgence et non pas dans le long terme. C’est pour que ça que certains travailleurs sociaux ont parfois l’impression d’être un sparadrap sur une jambe de bois. Mais avec Housing First, on veut changer de paradigme, et il a été prouvé que ce modèle marche. 

J’ai envie que les gens soient plus critiques sur ce qu’on peut lire. Il n’y a pas un parcours type, il ne faut pas mettre uniquement la responsabilité sur la personne, mais remettre aussi en question la façon dont la société fonctionne.


Pour en savoir plus :

  • Vidéo du SMES-B présentant le modèle « Logement d’abord » et leur projet
  • Reportage du 27 décembre 2014 de la RTBF sur les deux projets Housing-First à Bruxelles. Le sujet commence à 7'40.

Portrait réalisé par Héléna Van Aelst

Héléna a étudié les sciences politiques et travaille sur des questions sociales dans le milieu associatif.