Société

Confessions d'un jeune Molenbeekois

11 février 2016

© Jennifer Crombé

Molenbeek est l'une des communes les plus pauvres de Belgique. Molenbeek, c'est 96 000 habitants et 30% de chômage. À l'âge où la plupart des adolescents ont des projets plein la tête et l'envie folle de les réaliser, Yassine tue le temps en rêvant à des jours meilleurs. Regard sur une jeunesse déboussolée.

 

Avec ses amis du quartier, Yassine attend avec impatience l’ouverture des locaux du Collectif Tcharmela, le « Luna Park », comme ils l’appellent, situés le long du canal à Molenbeek. « On vient ici chaque fois que c’est ouvert. » Créé il y a un an par Hakim, agent d’accueil et d’animation pour l’ASBL flamande Toestand, le Collectif Tcharmela accueille, trois jours par semaine, dans ses locaux, plusieurs dizaines de jeunes, qui peuvent profiter gratuitement et en toute convivialité de l’espace de détente et de jeux, sous la vigilance de Hakim. Yassine vient ici trois fois par semaine.

« Les jours où c’est fermé ici, on va à la maison de quartier. »

 

La maison de quartier et le Collectif Tcharmela, des échappatoires

Les nombreuses maisons de quartier de Molenbeek offrent aux jeunes de la commune un lieu d’écoute et permettent d’assurer des suivis inscrits dans la durée. Yassine et ses amis fréquentent leur maison de quartier depuis l’enfance, mais regrettent que davantage de projets ne soient pas mis sur pied.

« J’ai des amis qui habitent à Uccle, et là-bas, les maisons de quartier organisent plein de trucs. Dans la nôtre, il faut qu’on réclame pour qu’ils se bougent.», estime-t-il.

Cette année, sous l’impulsion des jeunes, la maison de quartier organise un voyage, et met en place des activités pour le financer.

« Par exemple, pour Bruxelles sans voiture, on a fait un petit bar pour gagner de l’argent. Mais bon, il faut quand même mettre de notre poche. »

Nul besoin d’inscription pour profiter des locaux de Tcharmela, tout le monde est le bienvenu : jeunes, moins jeunes, garçons, filles… Mais malgré les efforts de Hakim pour inciter les filles à venir au Luna Park, Yassine regrette leur absence

« on aimerait bien qu’il y ait des filles, mais on ne sait pas pourquoi, elles viennent pas. Le jour où il y aura des filles ici, on s’habillera bien, pas de training », dit Yassine en souriant.

Même s’ils ne peuvent pas y faire la connaissance de filles, les garçons aiment venir au Luna Park, où ils peuvent s’asseoir et discuter au chaud, plutôt que d’errer dans les rues.

« La vérité, si y’avait rien, pas de maisons de quartier, rien, on serait en train de voler dehors », nous avoue-t-il,  « on n’a rien à faire, on n’a pas de tune. Et pas moyen de trouver un boulot si on a eu des soucis avec la police. »

Il n’est, en effet, pas simple de trouver un travail d’étudiant pour les jeunes du quartier. Yassine et ses amis ont tous envoyé des dizaines de CV, mais leur passé les rattrape, et les employeurs n’aiment pas prendre de risques. Mais comment se repentir si l’on n’a pas le droit à une seconde chance ? Yassine ne parvient plus à se projeter dans une activité professionnelle définie et réaliste, ni même à avoir l’espoir d’une amélioration sensible de sa condition. 

 

Les violences policières, une réalité

Les policiers de quartier qui opèrent à Molenbeek connaissent bien les habitants, mais selon Yassine, les relations sont plutôt tendues :

« Y’a jamais eu d’entente avec la police. S’ils nous frappaient pas déjà, y’aurait une meilleure entente. »

Les jeunes n’ont jamais porté plainte pour coups et blessures, par peur d’aggraver leur situation « c’est leur parole contre la nôtre, alors on n’a aucune chance », nous confie Yassine, plein de lucidité. En effet, la Belgique a été une fois encore[1] récemment condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme dans une affaire de violence policière[2]. Cette décision oblige donc la Belgique à combattre sérieusement les abus policiers qui restent trop souvent impunis, comme dans cette affaire, car lorsqu’une plainte est déposée, les policiers sont généralement blanchis sur la seule base de leurs déclarations[3].

Ces derniers mois, ce ne sont pas les policiers, mais les militaires qui ont attiré l’attention des Molenbeekois. Depuis les attentats de Paris, en novembre dernier, des dizaines de militaires ont pris d’assaut les rues de la capitale.

« Au début, ça impressionne, on ne voit ça qu’à la télé des armes comme ça, mais maintenant, on a l’habitude », nous confie Yassine.  

Bien que les dépenses soient fédérales et non communales,  Yassine ne peut s’empêcher de se demander combien tout ça coûte, craignant que ces dépenses ne pèsent sur le budget d’une commune récemment pointée du doigt pour la gestion désastreuse de ses comptes.[4]

 

Les attentats de Paris, un coup dur pour Molenbeek

Après les attentats de Paris et la mise en place d’opérations antiterroristes, la police a procédé à de nombreuses perquisitions dans la commune. Yassine a été témoin de scènes de panique.

Choqués, les garçons se plaignent d’être sans cesse discriminés et stigmatisés « par l’État, les médias, la police, les Belges », et de voir leurs droits sans cesse bafoués.

« Des types de Molenbeek se font sauter à Paris, et ils traitent tous les habitants comme des terroristes. »

Malgré tout, Yassine ne déménagerait loin de sa commune pour rien au monde.

 « J’adore Molenbeek, c’est ma commune. Les gens sont sympas. Bien sûr il y a des vols, mais dans tous les quartiers, il y a des vols. Faut pas croire que c’est dangereux, c’est pas vrai. Si y’avait du travail, y’aurait pas de vols. Y’a plein de chômage ici et plein de gens en prison. »

 

Force est de constater que Yassine et ses amis partagent un sentiment d’injustice, d’autant plus vif qu’il s’inscrit dans un contexte de discriminations ethniques qu’ils subissent jour après jour. Que faire pour que ces jeunes se considèrent comme des citoyens à part entière et non des citoyens de seconde zone, méprisés et délaissés ? Comment redonner espoir et motivation à cette jeunesse qui, en pleine construction identitaire, a perdu toute confiance ?

 


[1] « Les autorités belges se font régulièrement épingler par les organisations internationales et les ONG comme la Ligue des droits de l’Homme pour des pratiques policières illégales. » Rapport 2014 de l’observatoire des violences policières. https://www.obspol.be/

[2] AFFAIRE BOUYID c. Belgique, Arrêt rendu à Strasbourg le 28 septembre 2015 par la Cour européenne des droits de l’homme.

[3] L’immense majorité des plaintes sont classées sans suite et de très nombreux policiers « y voient la preuve que les faits ne sont pas prouvés, qu’ils ne sont pas graves ou qu’ils ne valent pas la peine d’être poursuivis ». Lorsque, souvent grâce à la ténacité des plaignants et de leurs avocats, un dossier aboutit devant un tribunal, près d’un fonctionnaire de police criminel sur trois obtient une suspension et conserve un casier judiciaire vierge. Selon le Comité P, « on peut certainement parler d’une politique de tolérance au niveau pénal à l’égard des moutons noirs de la police ». Rapport 2014 de l’observatoire des violences policières. https://www.obspol.be/

[4] http://www.lesoir.be/881871/article/actualite/regions/bruxelles/2015-05-19/justice-s-interesse-aux-comptes-molenbeek

 

Portrait réalisé par Jennifer Crombé