Relations

Yvoire de Rosen, une afro-descendante convaincue et convaincante

28 octobre 2016

© Vanessa Kabuta

Yvoire de Rosen est une figure connue de la Région bruxelloise : chargée des relations publiques de l'Ethno Tendance Fashion Week Brussels et présentatrice sur la chaîne de télévision BX1, elle est également anthropo-sociologue. Elle a accepté volontiers mon invitation à s'entretenir avec moi à propos d'un thème qui me tient vraiment à cœur : le thème de l'identité.

La fameuse question de la provenance

Métissée depuis quatre générations d’une maman aux origines soudanaise, angolaise, congolaise, belge, portugaise, française et suédoise, et d’un papa sénégalo-malien-camerounais, son être correspond tout à fait à cette idée d’identités aux multiples facettes. De par la diversité de ses origines, Yvoire considère qu’elle est bien un « produit » bruxellois. Mais apparemment cela ne tombe pas toujours sous le sens car la présentatrice TV me raconte qu’elle est souvent confrontée à la question de sa provenance : « d’où viens-tu ? » lui demande-t-on assez fréquemment. Les gens se questionnant toujours par rapport à ce référent qu’est la couleur de peau et qui renvoie à une altérité et une extériorité.

« Je me suis habituée, mais par moment cela peut avoir un côté pesant car à force de me demander d’où viennent exactement ma maman et mon papa, et de vouloir savoir d’où je viens exactement, une forme de violence symbolique s’impose (…) Mais je ne le prends pas mal, je suis très à l’aise avec mon métissage ».

Au niveau identitaire, Yvoire se considère comme afropéenne[1] :

« Je suis belge de nationalité, j’ai toujours vécu et grandi en Belgique donc j’ai cet ancrage très européen, très occidental mais en même temps mes origines africaines ont une forte importance dans la mesure où ça me donne vraiment du sens dans mon quotidien, ma vision, mes perspectives. Ce côté afro est donc essentiel pour moi ».

Elle va même plus loin en utilisant le terme d’afro-descendante qu’elle estime lui correspondre le mieux :

« Il permet de me relier avec toutes les personnes qui ont des origines africaines, peu importe le degré du métissage, et aussi ce terme relie aux quatre coins du globe les afros-caribéens, les afros-latinos, les africains des autres diasporas en Occident et les africains d’Afrique ».

 

Un style bien particulier

Sa maman Cerina de Rosen, dont elle me parle fièrement et avec admiration, a fortement influencé le style de la jeune femme. Créatrice des African Awards, Cerina est également créatrice de mode[2], coach en images et architecte d’intérieur et « c’est de là que vient ma petite touche décalée », me dit Yvoire en souriant. D’ailleurs, le projet Ethno Tendance Fashion Week Brussels[3], fondé il y a cinq ans, est l’aboutissement de toutes les expériences professionnelles de sa maman.

« Pour la petite anecdote, je n’aimais pas du tout comment notre maman nous habillait et nous coiffait ma sœur et moi. Toutes petites, elle nous faisait des tresses au fil, style afro, et je me souviens qu’on détestait cela car nous voulions avoir des cheveux tirés vers le bas justement (…) Pour moi, c’était difficile, je voulais juste me fondre dans la masse, m’effacer et ressembler à mes camarades et copines. Avec le recul, je trouve cela intéressant car je me dis que d’une certaine façon ça m’a permis à partir de l’adolescence d’assumer mon identité multiple face au regard de l’autre, d’assumer mon métissage (…) ».

 

« Tu ne peux pas être l’un ET l’autre »

Au sein de la communauté noire, ce n’est pas toujours l’harmonie parfaite. Yvoire a vécu et vit encore une certaine forme d’exclusion liée au « colorisme »[4] selon lequel certains privilèges seraient associés à la peau claire : « ah Yvoire, elle n’est pas vraiment noire, elle est métisse et donc elle est blanche». En Afrique, elle est la « muana ya poto[5]» et donc pas de chez eux, mais la RP d’Ethno Tendance insiste sur  le fait que même s’il existe des tensions au niveau intracommunautaire, « ce rejet ne vient pas de tout le monde mais de certaines personnes ».

Son témoignage démontre combien il est nécessaire de déconstruire les logiques  qui catégorisent, stigmatisent, et opposent les personnes entre elles, à partir desquelles les gens se permettent de vous dire qui vous êtes. Je rejoins les propos d’Yvoire lorsqu’elle clame que les afro-descendants doivent vivre leur africanité comme ils le sentent :

« ce n’est pas parce que nous avons une façon d’être ou de faire qui serait considérée comme complètement occidentale (ce qui est tout à fait normal, car nous sommes des enfants issus de sociétés européennes la plupart du temps), que nous ne sommes pas pour autant de vrais afros ou assez afros. Il n’y a pas UN seul modèle (…) ».

Pour certains, il est difficile de comprendre qu’il y a bien un sens réel dans cette diversité et que pour sa part, Yvoire ne peut se définir autrement que par cette multiplicité, cette complexité.

« A travers toutes les activités que je fais, et la façon dont je m’habille et me coiffe qui pour moi sont des vecteurs de communication et aussi de revendication identitaire, je diffuse cette idée de créer du dialogue et d’être complexe à l’image de nos réalités et de nos sociétés ».

 

L’identité sociale

La question des classes sociales peut faire également partie des identités multiples.

« Parce que j’ai un nom issu de la noblesse et que je suis métissée, les gens sont toujours interpellés. Ils ont une façon de penser qui est très binaire, c’est soit noir ou blanc, et manquent toutes ces questions de nuances qui pour moi sont les identités multiples. Les gens veulent découper et ranger dans des cases. Je ne veux pas adopter une posture victimaire, mais la société, à force de vouloir catégoriser, fait que tu n’entres pas dans le carcan ».

 

En guise de conclusion, le sujet de la représentation

Dans tous les métiers qu’Yvoire exerce, elle est exposée et visible partout. La question de la représentation est son cheval de bataille à tous les niveaux de ses activités. « On parle vraiment du cœur d’un de mes combats, de mes luttes. La femme afro-descendante doit être représentée dans sa diversité».

Malgré quelques petites évolutions, un des soucis fondamentaux de la société belge actuelle est que dans l’espace public, la scène médiatique et/ou politique, les femmes afro-descendantes ne sont pas assez présentes, voire quasi inexistantes[6]. L’anthropo-sociologue ajoute : « Les femmes afro-descendantes sont invisibilisées et leurs voix sont silenciées ».

En effet, ce manque  de diversité dans l’espace public et médiatique peut réellement poser problème car cela ne correspond pas à la société dans son essence réelle. Il y a un décalage qui peut être sujet à des crises existentielles, des crises identitaires et, des fractures sociales.  Les extrémismes se nourrissent de ces fragilités sociales et symboliques. Il est donc essentiel et nécessaire d’avoir des rôles modèles et figures positives auxquelles des personnes issues de toutes origines et désirant s’épanouir pourraient s’identifier. Yvoire de Rosen et sa famille, ainsi que tant d’autres, accomplissent cette mission avec brio.

 


[1] Pour mieux comprendre le terme «  Afropéen » :  http://www.liberation.fr/debats/2015/04/09/afropeen-adj-qualifie-le-fait-d-etre-noir-et-ne-en-europe_1237052

[2] Sa première ligne de vêtements utilisait le pagne il y a une vingtaine d’années.

[3] Partant du constat de manque de visibilité des acteurs de la scène culturelle, mode et design issus de la diversité, Ethno Tendance  veut mettre en avant les créateurs de toutes origines : métissées, afro-caribéens, tunisiens, latino-américains, belges. C’est une vision inclusive de la créativité et de la diversité ethnique. www.ethno-tendance.com

[4]  Le mot « colorisme » dérive du mot anglais colorism ou colourism. « Le colorisme est un système de jugement de valeur (souvent esthétique mais aussi morale, sociale et professionnelle) qui se base sur la couleur de la peau. Il englobe des discriminations qui dépassent celles du racisme car souvent elles existent au sein d’un même groupe ethnique. Plus concrètement, concernant les communautés africaines et afro-descendantes, il s’agit de valoriser les peaux les plus claires. Le colorisme touche plus particulièrement les Femmes ».

Pour plus d’infos, voir l’article sur http://makedamagazine.fr/savoirs-le-colorisme   https://en.oxforddictionaries.com/definition/colourism

[5] Du lingala et se traduit « l’enfant d’Europe ».

[6] La sous-représentation des femmes s’additionne à une sous-représentation liée  à l’origine. Voir l’étude « LA REPRÉSENTATION DE LA DIVERSITÉ AU SEIN DES PROGRAMMES DE LA TÉLÉVISION BELGE FRANCOPHONE ». http://www.csa.be/system/documents_files/1207/original/Catherine_Bodson_repr_sentation_diversit__d_c2009.pdf?1299596432

 

 

Portrait réalisé par Vanessa Kabuta

J'ai toujours eu un grand intérêt pour les questions liées au développement et à la solidarité internationale. Mais je m'intéresse aussi aux thèmes de société (pauvreté, éducation, immigration...) qui concernent la Belgique, en particulier Bruxelles.