Nord/Sud

"Retournez à la case départ": l'éphémère séjour d'Ali en Europe

25 novembre 2015

Le témoignage d'Ali, Irakien de 27 ans, a posé problème à notre comité de rédaction. Contrairement à ce que l'on pourrait attendre d'un demandeur d'asile, il vient d'une région du monde qu'il décrit lui-même comme ''calme et agréable'' et a malgré tout fait le choix d'entrer sur le territoire européen sans demande de visa préalable. L'impact potentiel d'un tel récit sur la cause des migrants et des réfugiés a longtemps fait débat au sein de notre équipe.

 

Les raisons qui poussent à quitter un pays sont multiples et nous avons choisi de les exposer dans toute leur complexité. Frontières éthiques, frontières géographiques, autant d’obstacles qui prêtent souvent à confusion. Après réflexion et sans avoir finalement répondu à toutes nos questions, nous avons jugé que le parcours d’Ali correspondait à celui de millions de jeunes désireux de construire une vie ailleurs, et se devait donc d’être partagé…

 

Abandonner son métier et sa famille pour dormir sur un trottoir

En cette première semaine d’Octobre, cela fait un mois qu’Ali Abdessatar a quitté l’Irak, et une dizaine de jours qu’il dort dans une énorme tente de la Croix-Rouge, posée sur les larges trottoirs qui longent le Boulevard du Roi Albert II. Suite à l’évacuation du parc Maximilien à Bruxelles, les dizaines de migrants qui s’y trouvaient ont été relogés provisoirement dans les bâtiments adjacents du complexe immobilier du World Trade Center. Mais certains n’ont bénéficié que de ces dortoirs aux murs de toile blanche, ouverts aux vents et au froid et situés en bordure de chaussée. C’est là que nous faisons la rencontre d’Ali, qui semble s’ennuyer ferme au pied des barres d’immeubles en compagnie d’autres hommes. Irakiens, Afghans ou Syriens pour la plupart nous dit-on. Le jeune homme se déclare prêt à nous raconter son parcours, car il a « des choses à dire ».

Nous ne le savons pas encore, mais Ali n’est pas un migrant comme les autres. D’ailleurs, rien n’indique que sa situation personnelle lui permette de prétendre au statut de réfugié. Une fois installés autour d’un verre de soda, Ali nous explique qu’il est policier de formation et travaille depuis 7 ans à Kerbala, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Bagdad. Kerbala, un nom qui résonne aussitôt : une ville sainte pour les musulmans chi’ites, associée à l’un des plus grands pèlerinages religieux au monde, et cible depuis le début de la guerre d’Irak en 2003 d’attentats récurrents. Ali a-t-il fui son pays pour des raisons sécuritaires ? « Non, assure-t-il, Kerbala est une belle ville, très calme. J’avais une très bonne situation là-bas ». Pourtant il décide, le 1er Septembre, de « tenter sa chance » pour rejoindre l’Europe et plus précisément Londres, où il dit avoir un frère.

« Ma mère était triste, ma famille me disait de ne pas partir mais je me suis opposé, je voulais aller en Angleterre pour étudier et travailler ». 

En route vers l’aventure… avec de l’argent certes, mais sans visa.

 

Demandeur d’asile ou migrant illégal ?

Ali ne se doute pas à ce moment que son projet a très peu de chances d’aboutir. Avant son départ, il est persuadé qu’il pourra obtenir des documents lui permettant de séjourner sur le territoire européen. Mais, pour entrer en Europe, un Irakien doit obligatoirement faire une demande de visa Schengen dans son pays d’origine*. De plus, depuis le début de la crise migratoire, les États européens durcissent certains critères permettant d’accéder au statut de réfugié et donc de résider sur le territoire européen. Un demandeur d’asile doit notamment, pour prétendre au précieux sésame, être victime de persécution ou être menacé de mort ou de violences extrêmes du fait de la situation dans sa région d’origine**.

Or, depuis la fin de la guerre d’Irak, le sud-ouest du pays (dont la région de Kerbala) est considéré comme sûr par l’Europe, contrairement au nord où sévit l’État Islamique. Par conséquent, la Belgique a clairement fait comprendre aux demandeurs d’asile et autres migrants présents sur son sol que les Syriens étaient prioritaires tandis que les Irakiens (du sud notamment) avaient peu de chances de voir leur demande aboutir. Alors qu’il pensait pouvoir obtenir un titre de séjour, Ali risque donc de devenir un migrant illégal que la Belgique souhaite rapidement renvoyer chez lui sur base de départ volontaire. Mais pas de souci : rentrer, c’est bien ce qu’il compte faire, tant l’accueil prodigué par les autorités publiques européennes l’a marqué négativement.

 

Périple en terrain hostile

Le voyage d’Ali vers Bruxelles a en effet été mouvementé. Après avoir quitté Kerbala accompagné de 5 personnes et avoir rejoint la Turquie en avion, il est arrivé en Grèce par la mer et a commencé sa remontée vers la Hongrie.

« Une fois en Hongrie, mon frère est parti vers la Finlande. Avec le reste nous sommes passés par l’Allemagne pour aller en France et essayer de rejoindre la Grande-Bretagne ».

Le groupe se retrouve aux abords de Calais, et cherche alors un moyen de passer la Manche.

« Au début, nous voulions le faire en train. Mais c’était la mort assurée ! Nous avons vu des personnes essayer de s’accrocher aux wagons, plusieurs sont morts ».

La voie ferroviaire étant sans issue, Ali et ses compagnons se rabattent sur l’option maritime : « on voulait s’introduire dans les camions qui prennent le ferry. Il faut mettre des barrières devant les camions pour les arrêter et ensuite on ouvre les portes à l’arrière et on rentre. Nous avons essayé à deux reprises mais à chaque fois les policiers nous ont attrapés et nous ont lancé du gaz lacrymogène. Ce sont des sheitan (diable en arabe) ! ».

Impuissants et malgré tout déterminés à rester en Europe, les 5 Irakiens rebroussent chemin et prennent la direction de Bruxelles. Mais une fois encore, l’accueil réservé n’est pas à la hauteur des espérances d’Ali.

« On nous avait dit que les Irakiens étaient les bienvenus en Europe et en Angleterre, et une fois que nous sommes arrivés ici on nous a dit que nous ne pouvions pas rester et que nous devions rentrer chez nous ! ».

L’identité de « on » et la teneur exacte de son message restent à déterminer mais la position des autorités belges est bien claire : des tracts sont distribués aux Irakiens par le Ministère de l’Intérieur belge, leur expliquant que leur demande d’asile n’est pas prioritaire et les encourageant à prendre part au plan d’expulsions volontaires.

 

Le contraste Populations – Gouvernements

Les dossiers des personnes qui tentent malgré tout d’obtenir le statut de réfugié traînent durant de longs mois, période pendant laquelle elles ne peuvent pas travailler et avoir une vie normale. Au camp de la Croix-Rouge, les jours passent sans perspective d’avenir malgré l’appui des bénévoles mobilisés en nombre. C’en est trop pour Ali, qui survit grâce à l’argent envoyé par sa mère : alors que ses amis partent tenter leur chance en Allemagne, il décide de repartir chez lui le plus vite possible.

« Je pensais que l’Europe c’était bien, je pensais avoir mes papiers rapidement. Mais si c’est pour patienter des années cela ne m’intéresse pas… À Kerbala je suis bien, j’ai un appartement, un métier, ma famille, je suis à l’aise !! Je pensais que la vie dans les grandes villes européennes c’était agréable aussi et je me retrouve dans un camp. Je ne supporte pas, la nourriture dans les camps n’est pas bonne, on ne fait plus aucune activité… C’est pour cela que je veux rentrer chez moi ».

Cette situation est pour le moins contrastée avec l’accueil que les populations européennes ont réservé à Ali et aux personnes qui l’accompagnaient.

« Je dois dire la vérité concernant l’accueil des peuples européens : la population s’est très bien occupée de nous contrairement aux autorités. Déjà quand j’ai traversé la mer et que je suis arrivé en Grèce il y avait des jeunes Grecs, des filles et des garçons qui nous donnaient de la nourriture. Et puis il y a ce Français, Louis, qui m’a hébergé quelques jours à Bruxelles alors que je ne parle pas sa langue. Les gens dans les camps nous donnent des vêtements, de la nourriture. Franchement c’était chouette, et je remercie l’Allemagne, la Grèce, la France… Mais pas la Hongrie ! Et surtout, je remercie le peuple, pas les gouvernements ».

 

Migrant illégal ou voyageur ambitieux ?

Ali sera donc à nouveau chez lui d’ici quelques jours. Cet épilogue semble aller de pair avec son statut potentiel de migrant illégal, mais de nombreuses questions restent en suspens quant à la manière de fonctionner de nos États dits ‘civilisés’. Certes, Ali a enfreint des règles en tentant d’entrer en Europe sans visa. Peut-être même a-t-il voulu tirer parti d’une situation peu claire pour obtenir le statut de réfugié. Mais cela semble peu probable tant sa motivation principale était autre. Photos et vidéos à l’appui, Ali nous a montré qu’il avait déjà une vie bien établie en Irak, dans une ville qu’il apprécie et un environnement qu’il chérit. Il le dit lui-même : « Je suis venu en Europe par curiosité ». Un peu comme Marco Polo, quand il traversait Mossoul en Irak au XIIIème siècle avant d’atteindre l’Asie…

Alors, la curiosité, un vilain défaut ? Possible au regard de ces lignes invisibles que les humains ont tracées au fil des siècles entre leurs territoires, sur des cartes d’abord puis à renfort de barricades et de postes douaniers. Possible également à la vue des démarches parfois complexes à effectuer pour étudier, travailler ou simplement voyager à l’étranger. À titre d’exemple et même pour un européen, un échange scolaire au Chili s’accompagne obligatoirement d’innombrables heures d’ennuis administratifs. Ce qui est déjà fâcheux mais finalement si peu par rapport aux ‘tracasseries’ africaines et aux contrôles permanents d’inspecteurs désireux d’arrondir leurs fins de mois sur le dos des expatriés. En Belgique y compris, un français devra faire preuve de réel courage avant de s’inscrire à la commune et de bénéficier d’une vraie couverture sociale.

Même si tout n’y est pas encore parfait, une seule zone sur Terre tente au final de s’affranchir, progressivement, de ce que l’on nomme « frontières ». Et cette zone c’est l’Union Européenne, au travers de l’espace Schengen. Un espace qui selon certains serait aujourd’hui gravement menacé par l’afflux des demandeurs d’asile et des migrants. À moins que la méfiance et l’ignorance de certains ne soient, une fois encore, les instigateurs d’un repli identitaire? L’accent est souvent mis depuis cet été sur les réactions racistes et xénophobes provoquées par la crise des migrants. À nous de mettre en avant les initiatives courageuses, comme celles de ces personnes qui ont soutenu Ali durant son voyage, pour faire comprendre à nos dirigeants que l’accueil de migrants n’est pas un fardeau mais bel et bien une opportunité pour nos sociétés. Et qu’une Europe avec moins de frontières et à la diversité culturelle multiple est possible et même souhaitable.

 

Nous remercions vivement Monsieur Abdenour Djini d'avoir traduit les propos d'Ali lors de notre rencontre. 

 

*Who needs a Schengen visa? http://www.schengenvisainfo.com/who-needs-schengen-visa/

**Convention de Genève et protection subsidiaire > https://fr.wikipedia.org/wiki/Convention_du_28_juillet_1951_relative_au_statut_des_r%C3%A9fugi%C3%A9s

Portrait réalisé par Steven Copias

Passionné de voyages et de géopolitique, Steven est également intéressé par les problématiques du développement et de la coopération. Au travers de ses entretiens, il souhaite promouvoir la diversité culturelle et le dialogue.