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La Recyclerie Lavoisier.be : le plomb de l'un, c'est l'or de l'autre

21 avril 2016

© Charles Regnier

Un monde sans déchets, c'est le rêve de Dominique Speeckaert depuis tout petit. C'est au cours d'un exposé de classe, à l'âge de treize ans, que lui vient l'idée de mettre en place une « recyclerie » : un endroit où tout est échangeable et où rien n'est jeté.

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme : c’est la loi de Lavoisier. « C’est une phrase qui m’a toujours marqué, une des règles de base de l’Univers », nous dit Dominique. Si cette loi s’applique à l’ensemble de l’Univers, l’ensemble des matières produites par l’homme ne devrait pas y déroger. C’est, sans doute, ce que s’est dit Dominique lorsqu’en première année à l’Athénée Royal d’Auderghem, il vient présenter son invention : La Recyclerie.

En pleine crise pétrolière et alors « qu’on fait n’importe quoi avec la planète », son idée est simple : mettre en place un système d’échanges basé sur des jetons où chacun peut venir apporter n’importe quelle « matière » qu’il peut donner en échange d’un certain nombre de jetons (l’argent liquide peut aussi être utilisé). Ces jetons Lavoisier lui serviront ensuite, s’il le souhaite, à racheter une autre matière.

« L’idée du jeton, c’est de mettre de côté la valeur argent, ce qui importe c’est la valeur environnementale », nous dit Dominique.

En pratique, on prend en compte la matière du produit et son poids pour déterminer sa valeur en jetons. Les gens amènent de tout à la Recyclerie : des briquets vides, des panneaux de 30 mètres, des vinyles, etc. Toute une série de produits, bien souvent de qualité, qui peuvent ensuite être revendus ou échangés par Dominique.

 

Une longue mise en place

Son idée s’est peut-être développée à l’âge de 13 ans, dans une classe de l’Athénée Royal d’Auderghem, mais Dominique a dû attendre encore de nombreuses années avant de mettre son projet en place. Il travaille d’abord dans le secteur de la culture et de la fête en organisant, pendant plus de vingt ans, les soirées BULEX. C’est il y a un peu plus de cinq ans maintenant, qu’il s’attelle à finalement lancer son projet de toujours.

Il fait un premier test dans une brocante : il se place au milieu de la brocante avec sa balance et met en place la première expérience de Lavoisier. Fort de ce premier essai convaincant, il décide alors de poursuivre son initiative et de louer un grand bâtiment à Saint-Gilles. Après trois ans, il doit déménager ses locaux dans un petit garage à deux pas de là. Là, intervient rapidement un problème de place. Dominique décide donc d’acheter un autre local à Ixelles, où les premières ventes ont eu lieu il y a quelques semaines :

« Ce nouveau local me permet de résoudre, en partie, le problème de la place, mais aussi de m’adresser à un public différent, avec d’autres intérêts. » 

 

Plus qu’une brocante

Pour Dominique, là où la Recyclerie Lavoisier.be diffère d’une brocante et incarne véritablement un principe neuf et intéressant, c’est qu’à la Recyclerie on peut pratiquement tout échanger :

« On rentre dans le détail des matières. Si tu n’as pas beaucoup d’argent mais que t’es un grand buveur de bière et que tu as énormément de cannettes écrasées, tu peux les revendre pour un frigo ».

De la même manière, si la majorité du stock de Dominique provient de choses qu’on lui apporte, il n’hésite pas lui- même à se déplacer pour aller vider des maisons ou même à faire les poubelles.

Par exemple, on lui a proposé, il y a quelques semaines, de venir décrocher une enseigne de 30 mètres sur le rond point Saint-Julien à Auderghem. Autre exemple, un homme avait proposé à Dominique de passer à son domicile afin de prendre des étagères. L’homme en question voulait, à la base, jeter les partitions qui étaient disposées sur celles-ci, ce qui n’était pas acceptable pour Dominique :

« C’est une matière, et pour les générations futures, on a une obligation de conserver les matières ».

Il s’avère que ces partitions dataient originellement du 19ème siècle et avaient été, par la suite, réécrites par un compositeur belge durant le 20ème siècle : « J’ai retrouvé des musiques qui datent de 200 ans », se réjouit Dominique.Néanmoins, certaines matières sont plus difficiles à conserver que d’autres pour des raisons diverses. Pour les partitions, par exemple, c’est la fragilité de celles-ci qui pose problème. Dans le cas de l’enseigne, c’est la taille de l’objet qui s’avère être problématique.

 

Vers le commerce par Internet

Dominique commence à étendre son projet vers le commerce par Internet. Celui-ci peut être une solution face au manque d’espace, notamment lorsqu’on lui demande d’échanger des objets de grande taille. Pour ce faire, il se rend sur le site web « Secondemain.be » et propose un échange d’objets et de matériaux, soit en cash, soit en Lavoisier : « Ça me permet d’être l’intermédiaire sans avoir à déplacer l’objet, vu que je n’ai ni véhicule, ni lieu assez grand ». C’est d’ailleurs la solution qu’il va essayer de mettre en place pour l’enseigne de Saint-Julien. Ce processus d’échange par Internet se voit facilité par le fait que Dominique commence à avoir des clients réguliers pour certains matériaux.

 

La Recyclerie, un prétexte au dialogue

Lorsque Dominique, à l’âge de 13 ans, pense pour la première fois son projet de Lavoisier, le recyclage n’est pas encore quelque chose de très connu. Si, aujourd’hui, les Régions – notamment, par exemple, à travers l’Accord de coopération de 1996 -  jouent un rôle plus important dans le processus de recyclage, elles ne ramassent pas encore tout. Selon Dominique, l’objectif de la Recyclerie Lavoisier.be est donc : « de venir se placer entre l’Etat et les particuliers ».  Lorsqu’on lui demande s’il pense justement que, de nos jours, on fait assez pour le recyclage, sa réponse est sans équivoque :

« J’ai envie de croire que c’est fini et qu’on a arrêté de jeter. Mais on vit dans un monde où quand on casse une tasse, on la jette à la poubelle au lieu de la récupérer, on ne récupère plus les matières ». 

Selon lui, la Recyclerie Lavoisier.be a encore plus de sens dans une grande ville comme Bruxelles : « Dans une petite ville ou un village, j’ai l’impression que l’on conserve plus au sein des familles ».

Une conséquence inattendue de la Recyclerie Lavoisier.be est qu’elle permet aux gens du quartier de se rapprocher : « Ce qui est intéressant, c’est de discuter avec les voisins », nous dit Dominique, 

« la Recyclerie a permis aux gens de discuter ; plein de voisins nous disent que ça a permis de créer une chouette ambiance ». 

L’échange et « le brol », comme nous dit Dominique, deviennent alors un prétexte à la discussion et à l’échange social : « Ça, au moment où je mets mon projet en place, je ne l’imagine pas ». Et quand on lui demande quel est l’avenir de Lavoisier.be, Dominique nous répond, étonnamment, que son objectif est la disparition de son propre projet car on aura enfin arrêté de jeter et que les gens auront compris : « que le plomb de l’un peut être l’or de l’autre ».

Portrait réalisé par Charles Regnier