Nord/Sud

La monnaie fait l'union

20 avril 2016

© Steven Copias

Depuis plusieurs mois, la fin programmée de l'euro et de l'Union Européenne fait les gros titres et occupe les débats passionnés des économistes de salon. Mais du côté de la Coop St-Gilles, on parle plutôt de la naissance des Zinnekes, une monnaie complémentaire qui devrait prochainement voir le jour sous la houlette de Marcelle De Grave. Une nouvelle monnaie, soit, mais pour quoi faire ? Éléments de réponse avec une passionnée de découvertes…

La crise mondiale pour déclic

Pas épargnée par la vie et ses aléas, Marcelle De Grave se bat depuis des années au quotidien pour faire de Bruxelles un endroit plus chaleureux. Elle s’investit notamment, au-delà de ses activités professionnelles dans les domaines de la couture et de la décoration d’intérieur, dans la lutte contre la maltraitance des femmes et la sensibilisation des pouvoirs publics face à la maladie de Lyme. Lectrice assidue de Tolkien, elle a même étudié la langue elfique imaginée par l’auteur il y a quelques années, preuve de sa curiosité débordante.

Comme de nombreux Belges, Marcelle a été passablement étonnée lorsqu’elle a appris, fin 2008, les déboires de la banque Fortis sur fond de crise financière internationale. Comment une entreprise de cette envergure, considérée comme l’une des institutions bancaires les plus solides du pays, pouvait-elle ainsi s’écrouler en si peu de temps ? La soif de connaissances de Marcelle l’emporte et elle entame alors de nombreuses recherches, qui la mènent vers le nœud du problème : la monnaie. Alors que la monnaie permettait autrefois de tisser un lien entre les peuples, elle est progressivement devenue la source principale de pouvoir et de division au sein de l’espèce humaine. Mais Marcelle compte bien en refaire une machine à fabriquer du lien social.

 

Une monnaie complémentaire : comment ça marche ?

Au cours de ses recherches, Marcelle fait le lien entre la récente crise financière et la crise de 1929, période où

« les gens crevaient de faim devant des magasins pleins. Il y avait des produits, il y avait des demandeurs, mais rien entre les deux, pas d’argent pour acheter ».

Son constat de départ est simple : la répartition des richesses aujourd’hui est ultra-déséquilibrée, ce qui empêche des milliards d’individus de vivre dignement. Alors, puisque la monnaie dominante est concentrée entre les mains d’une petite minorité, à nous d’en créer une autre pour pouvoir subvenir à nos besoins.

Pour cela, Marcelle souhaite tout d’abord mettre en place une coopérative – la Coop St-Gilles – au sein de laquelle prendront place des ateliers partagés et des espaces de loisirs et de détente et où seront vendues des marchandises issues de surplus d’activités familiales et de loisirs (artisanat, épicerie, etc.) ou produites par des coopérateurs professionnels (nourriture, textile, poterie, menuiserie, restauration, etc.). En effet, selon Marcelle,

« tout le monde a quelque chose à produire, sauf si on a les deux bras et les deux jambes dans le plâtre, et encore ! C’est pourquoi le projet est basé sur l’artisanat et la production locale ».

La nouvelle monnaie – les Zinnekes – servira alors à régler les échanges entre les coopérateurs, qui auront également certains avantages en tant que membres de la coopérative et pourront participer à des activités particulières en son sein.

Mais d’où cette monnaie complémentaire sortira-t-elle ? Les Zinnekes seront tout d’abord acquis grâce à la participation réelle au fonctionnement de la coopérative, au travers du travail et de la production réalisés par les coopérateurs. Ces derniers, en manque cruel d’euros, seront rémunérés en monnaie complémentaire contre la vente de leurs produits et services, et pourront ensuite s’approvisionner auprès des autres boutiques de la Coop St-Gilles.

Supposons ensuite qu’une personne souhaite s’approvisionner dans les boutiques de la coopérative, sans pour autant y produire ou y vendre quoi que ce soit. Elle va échanger une somme en euros contre des Zinnekes, afin d’effectuer ses achats. Ces Zinnekes vont ensuite circuler au sein de la coopérative, au gré des transactions de chaque coopérateur. À ce stade, rien de nouveau entre euros et Zinnekes, la monnaie circule. Mais ce n’est pas tout, car les euros obtenus par la coopérative en échange des Zinnekes devraient ensuite commencer à faire des petits…

 

Des investissements éthiques à l’échelle locale

En effet, tous les euros échangés contre les Zinnekes ne seront pas seulement enfermés dans une grosse boîte en métal : afin de garantir leur valeur ils seront réinvestis par la coopérative, par exemple dans des projets d’investissements solidaires (potagers collectifs, bâtiments pour jeunes artisans, ateliers de type fablab, etc.), afin de répondre notamment à la problématique de l’accès au logement et à la propriété.

Pour schématiser, lorsqu’un projet sera mené à bien, la coopérative pourra récupérer son investissement de départ auquel pourrait s’ajouter un retour sur investissement si le projet a réussi. Chaque membre réalisera ainsi une bonne opération financière tout en ayant permis aux coopérateurs d’utiliser l’argent investi sous forme de Zinnekes pour subvenir à leurs besoins.

Le but est donc que la coopérative fonctionne comme un projet d’épargne éthique et collaborative :

« plus nous aurons de monnaie en circulation plus sa valeur augmentera, même si les gens la gardent sous leur matelas, puisque dans le même temps les euros utilisés en contrepartie seront utilisés pour des investissements productifs potentiellement rémunérateurs ».

Oui, la spéculation est toujours présente, mais se fait sur des projets à dimension sociale et sous le contrôle des coopérateurs : des investissements par les citoyens, pour les citoyens.

 

Une question de confiance

Si tout était si facile me direz-vous, les monnaies complémentaires fleuriraient à chaque coin de rue et Bruxelles croulerait bientôt sous les Zinnekes !! Pourtant les monnaies locales (complémentaires, alternatives et autres) ne semblent pas galvaniser les foules. Pardon Marcelle ? Il en existe plusieurs milliers dans le monde ? Ah, autant pour moi… Mais alors pourquoi sont-elles si discrètes et semblent réservées à de petits cercles d’initiés ? Pourquoi ne se développent-elles pas plus ?

« Je n’en sais rien » avoue Marcelle. Le manque d’offre peut-être ? Impossible en effet d’acheter une télévision en Zinnekes, à moins qu’elle soit produite au sein de la coopérative. Mais la monnaie complémentaire permet quand même à son détenteur de satisfaire une grande majorité de ses besoins courants.

On peut avancer une autre hypothèse. Pour qu’une monnaie circule et se développe, elle a besoin d’un élément primordial : la confiance. Nous utilisons des billets et pièces de monnaie quotidiennement parce que nous savons qu’ils sont garantis par l’État qui les fabrique. Il en va différemment pour une monnaie complémentaire, bien que sa conversion en euros soit assurée. Il est donc important pour Marcelle et les membres du projet Coop St-Gilles de rassembler le maximum de participants au projet, artisans et commerçants comme simples coopérateurs, pour assurer un choix de qualité aux clients de la coopérative et surtout pour faire vivre sa future monnaie.

 

La Coop St-Gilles : plus qu’une monnaie, un mode de consommation et de vie différent

D’ailleurs Marcelle voit bien plus loin que Saint-Gilles, la « patrie du chou de Bruxelles ». Bien que la coopérative se nomme Coop St-Gilles, principalement « parce qu’il fallait un nom et que c’est de là qu’est partie l’initiative », le projet pourrait selon son succès rapidement s’étendre à d’autres communes et pourquoi pas à l’ensemble de l’agglomération bruxelloise. Mais au-delà de la mise en place d’une monnaie complémentaire dans la capitale européenne, c’est surtout notre mode de consommation que Marcelle souhaite contribuer à modifier.

Plutôt que d’épuiser les ressources en matières fossiles de la planète et relâcher une quantité astronomique de gaz à effet de serre pour transporter des produits fabriqués à l’autre bout du monde, ne serait-il pas plus simple d’utiliser les ressources et les talents locaux ?

« Tout le monde a besoin de certaines choses, les produits sont là et on n’a pas les euros pour les payer, c’est tout ce qui nous manque ! ».

La coopérative Saint-Gilles, au travers de la circulation des Zinnekes, vise à recréer des circuits courts, permettant de relancer des productions locales et un contact entre les individus. Avant éventuellement de créer des communautés plus larges comme celles de Christiana à Copenhague ou de Marinaleda en Andalousie. Un monde qui ne serait pas basé sur la croissance et la compétitivité, où Marcelle souhaiterait

« retrouver la paix. Que quand on serre la main, ce soit sincère. Le manque d’argent, à terme, peut nous pousser à certaines extrémités ». 

 

Utopie ou nécessité ?

La touche-à-tout espère désormais convaincre un maximum de personnes de la rejoindre dans son nouveau projet, malgré les réticences dues notamment à la peur de l’engagement ou au manque de temps. Car il y a urgence à œuvrer ensemble, au vu de l’accroissement des inégalités et de la pauvreté en Europe[1] et surtout du manque d’action des pouvoirs publics.

« La solution ne viendra pas de l’Europe. Des Européens en tant que citoyens peut-être, mais pas de nos dirigeants. On est plus forts ensemble que tout seul dans son coin » assène Marcelle.

Pas question de tomber dans la mièvrerie mais comme toujours chez MagMA notre but est de défendre une certaine vision de la société, et on ne peut dès lors que s’enthousiasmer pour le projet Coop St-Gilles. Lorsque l’on essaie d’agir de la manière la plus altruiste et désintéressée possible, malgré tous les biais induits par nos sociétés et nos environnements, et que, malgré les efforts consentis, on apprend que le 1% de personnes possédant le plus de richesses sont devenues globalement plus riches que les 99% restants[2], on se questionne inévitablement sur la vanité de nos actions et du monde qui nous entoure. Alors on essaie de se raccrocher, une fois de plus, à une initiative comme celle de Marcelle pour se dire qu’un monde plus juste et plus solidaire est possible. Tout dépend de la volonté avec laquelle on s’y investit !

 

Pour suivre l’actualité du projet Coop St-Gilles et vous impliquer, rendez-vous sur la page Facebook du projet (coop.stgilles) ou envoyez un email à l’adresse coop.stgilles@gmail.com.

Envie d’en savoir plus sur la place de la monnaie au sein de l’évolution humaine, et plus généralement sur l’évolution de l’humanité ?? Alors découvrez une vision de notre espèce (parmi tant d’autres), celle de Yuval Noah Harari dans son ouvrage « Sapiens : une brève histoire de l’humanité », paru en 2015 aux éditions Albin Michel.

 

Portrait réalisé par Steven Copias

Passionné de voyages et de géopolitique, Steven est également intéressé par les problématiques du développement et de la coopération. Au travers de ses entretiens, il souhaite promouvoir la diversité culturelle et le dialogue.