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Clair-Maël, à la conquête d'une identité afropéenne

27 novembre 2015

© Photo fournie par Clair-Maël

Clair-Maël fait partie de ces gens en mouvement, qui laissent une trace lumineuse et positive sur le chemin des autres. Cet expérimentateur inlassable, aux mille anecdotes, a dû quitter son pays natal, le Congo Brazzaville, à 17 ans. Il m'offre les mots précieux de son voyage intérieur à la recherche de son bonheur. Je découvre en filigrane la conquête progressive d'une identité recomposée par l'expérience de l'exil.

Son identité aux multiples influences, une valeur-ajoutée

A 33 ans, Clair-Maël façonne sans relâche le sens qu’il donne à sa vie. Père d’un petit garçon de 2 ans, investi dans son travail de manager en banque, il a parallèlement fondé avec 4 amis l’ONG Afropean Project, en 2014. Cette « minorité inclusive », ouverte à la diversité, propose de porter un autre regard sur le vivre ensemble. Clair-Maël consacre un soir par semaine au développement de son projet.

Ce dernier lui tient particulièrement à cœur, et pour cause : il a lui-même connu le difficile parcours d’intégration, le cheminement en dents de scie vers la construction de sa propre identité. Aujourd’hui, il a conscience de la « valeur-ajoutée » que cela véhicule, et souhaite contribuer positivement à la société belge qui est devenue la sienne, en s’investissant dans le partage de son expérience personnelle et professionnelle. Clair-Maël semble serein et apaisé, sur la voie de celui qu’il a choisi d’être. Cette sérénité, loin d’être évidente, apparaît comme l’aboutissement d’une longue quête, d’un parcours de vie semé d’obstacles, où l’intégration sociale semble aller de pair avec une intégration, une acceptation plus intime, celle d’une identité complexe, en construction.

 

Déracinement, injustices et colère

De 1993 à 1997, le Congo-Brazzaville* connaît une période de guerres civiles meurtrières*. Clair-Maël, de nationalité congolaise, subit la passivité générale et l’injustice de plein fouet :

« On nous expliquait, les politiciens congolais, les politiciens français et les ressortissants français sur place qu’on était désolé pour nous, que c’était dommage, qu’on était au courant qu’on nous faisait la guerre (…) mais on nous disait qu’on devait perdre tout ça ».

Dans ce contexte, Clair-Maël quitte son pays en 1999. La demande de nationalité française faite par ses parents a abouti entretemps. C’est donc muni de ce sésame qu’il part seul poursuivre ses études en France, à l’âge de 17 ans. Avoir la nationalité française, mais ne pas savoir d’emblée quel sens lui accorder, voir son histoire personnelle remise en doute et même reniée par des employeurs qui rejettent sa réalité, et celle des conflits qui ravagent son pays… C’est avec ces paradoxes que Clair-Maël construit et compose la suite de son chemin. Parallèlement, face aux injustices vécues, une colère sourde s’installe :

« Tu te vois comme un africain qui est fâché contre les européens et qui va tout faire pour prendre sa revanche et repartir changer les choses ».

Mais les choses ne semblent pas si simples. Envisageant d’abord la France comme une pause, un aller en attente de retour, il  lui faut progressivement s’intégrer malgré tout.

« Pour ça il faut être honnête, ce n’est pas toujours rien que la bonne intention, c’est aussi parfois le besoin de survie, et concrètement, en tant qu’étudiant, c’est le besoin de trouver un stage ».

 

Face à la différence : développer quelque chose en plus

Durant ses années d’études, entre Strasbourg et Marseille, la différence de Clair-Maël se rappelle sans cesse à lui. Pendant les périodes de vacances, quand l’internat est fermé, Clair-Maël n’a d’autres choix que de rejoindre son oncle dans la campagne alsacienne. Il raconte :  

« quand je marchais dans le village, les petits vieux me regardaient par la fenêtre parce qu’ils n’avaient jamais vu ça ».

Mais il en retient une leçon essentielle : 

« C’est là que le processus de rencontre avec l’âme profonde des européens a commencé. Et c’est là aussi que j’ai compris, de la même façon qu’on demande à la majorité de ne pas stigmatiser les minorités, que moi aussi je ne devais pas stigmatiser la majorité. »

Si la réalité de ceux qu’il côtoie durant ces années n’est pas la sienne, qu’à cela ne tienne, ce n’est qu’une question de temps, et de persévérance. Tout ça, « ce n’est pas fait que pour les autres, c’est fait pour moi aussi et si je n’y arrive pas ce n’est pas grave, je vais me planter 4, 5, 6 fois mais à la 7e fois j’y arriverai (…)Tant pis, j’avance ».Ces années lui permettentde comprendre que pour réussir, il lui faut« développer quelques chose en plus que les autres ».

 

Choisir ses armes pour compenser et réussir : travailler dur et comprendre son environnement

Tout au long de son parcours, envisageant le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide, il capitalise sur les obstacles rencontrés et choisit, selon l’expression de Sénèque « d’apprendre à danser sous la pluie plutôt que de laisser passer l’orage ». Ainsi, guidé par l’envie d’entreprendre et d’avancer malgré tout, il se forge un chemin par un travail assidu et la volonté d’aller au bout des choses, découvrant par la même occasion que le travail et l’investissement sont sources de reconnaissance et de respect, en dépit de la couleur de peau. Il en a fait l’expérience à maintes reprises, notamment lors de son engagement en politique où il trouve

« le respect dans le regard de ces cinquantenaires aux cheveux grisonnants, lorsqu’ils se rendent compte que je connais les choses mieux qu’eux ».

Si cette hargne, cette envie de bien faire les choses représente un facteur-clé dans son parcours d’inclusion, comprendre son environnement semble tout aussi essentiel. Si le cheminement intérieur relève d’une trajectoire personnelle, l’acquisition des clés de compréhension d’un autre système de valeurs repose davantage sur l’observation, l’échange avec les autres, la compréhension d’un cadre de référence différent du sien. Ainsi, les notions d’anticipation et de gestion du temps apparaissent comme des savoirs intégrés culturellement par ceux qu’il côtoie. Aux yeux de Clair-Maël, ces deux notions semblent « aller de soi » pour les européens, qui se montrent habitués à planifier et à prévoir. En revanche, selon Clair-Maël, la perception du temps dans la culture africaine est différente. Dans une société où « le climat est non contraignant, où il n’y a qu’à se baisser pour ramasser la nourriture, les fruits, il n’y a, selon moi, pas cette culture de prévoir les choses, d’anticiper ».

Ce n’est qu’avec le recul, après diverses expériences personnelles et professionnelles que Clair-Maël comprend les enjeux de ces notions acquises culturellement. A ce titre, comprendre le système de valeurs et les codes tacites de la société d’accueil permettent de déjouer les pièges de l’incompréhension mutuelle qui sont autant de facteurs d’échecs potentiels.

 

Le passage à la vie active et la liberté de faire ses choix

Clair-Maël choisit d’effectuer son stage de fin d’études en Inde. A son retour, il est engagé par une banque à Bruxelles, en 2007, puis reste dans cette entreprise, occupant actuellement un poste de Project Manager Officer.

Ce passage à la vie active marque une étape décisive dans son émancipation. Parallèlement à l’acquisition d’un revenu qui lui permet de rattraper ce qu’il n’a pas pu s’offrir, la prise de conscience de son identité multiple apparaît :

« Quel type de personne je veux être ? Est-ce que le but c’est ça, que je prenne ma revanche ? Je me suis rendu compte que ça faisait presque 10 ans que je vivais en Europe, je n’étais plus africain qu’à 80 %. Alors quel type d’européen je peux être ? »

L’envie d’instaurer une relation de partage, de construire pour et avec la société se fait de plus en plus forte.

« Je vis ici, donc la majorité des gens qui me rendent heureux avec qui j'échange, ils sont ici...C’est là aussi que la colère commence à descendre. (…) Peut-être que j’ai aussi quelque chose à leur rendre, à ces personnes. Il y a peut-être finalement quelque chose de bon dans cette société, là où je suis, qu’il n’y avait pas là où j’étais ».

La conscience d’une identité fluide, mouvante, à composer, s’exprime.

« C’est vrai qu’il y a eu toutes une série de situations et de réflexions qui ont fait que dans les mélanges de choses que je recevais, et de l’Europe, et de l’Afrique, la dose de ce que je recevais de l’Europe augmentait chaque jour. Il a fallu que je fasse, moi, la synthèse de tout ça».

Ses valeurs se composent d’un mélange personnel, où le sens de l’hospitalité et de la famille élargie côtoie celui du respect de la parole des plus jeunes.

 

Aujourd’hui, Clair-Maël s’affirme comme un afropéen ouvert à la diversité. Ayant trouvé son équilibre en intégrant progressivement les multiples influences de son parcours,  il souhaite s’engager auprès des jeunes pour transmettre son expérience. Par ailleurs, Clair-Maël ne manque pas d’idées pour faciliter l’intégration des jeunes mineurs étrangers non accompagnés (MENA) arrivant en Belgique. Cela passe, selon lui, par trois points essentiels : le développement de structures d’accueil et de soutien, offrant un cadre bienveillant aux jeunes, et susceptibles de transmettre un message vrai, de manière pédagogique : « les gars, vous allez devoir travailler plus que les autres, vous allez devoir travailler très dur, vous allez devoir comprendre votre environnement, et vis-à-vis de vous-même, accepter de vous faire parfois violence pour pouvoir développer des qualités qui vous permettront d’utiliser votre savoir et votre environnement ». Ce cadre et ce message doivent s’accompagner d’un accès à la culture, pour renforcer ces clés de compréhension. 

 

 

Pour aller plus loin :

Page Facebook Afropean Project:https://www.facebook.com/groups/983204391725263/

Emission Afropean Echo sur Radio Panik :http://www.radiopanik.org/emissions/afropean-echo/

* Sur le contexte géopolitique, un documentaire de Patrick Benquet en 2 parties retraçant l’histoire des relations franco-africaines depuis l’indépendance des anciennes colonies :

Françafrique : la raison d’état (1ère  partie) : https://www.youtube.com/watch?v=jp1J7T2YOVA

Françafrique : l’argent roi (2ème partie) : https://www.youtube.com/watch?v=WQj2GZ5sb4I


 

 

Portrait réalisé par Anaïs Perrillat Collomb