Nord/Sud

Adrienne: arriver en Belgique sans parent ni papier et réussir à construire son "bon avenir"

20 novembre 2015

© Anaïs Perrillat Collomb

Adrienne est une ex-MENA, une ancienne « Mineure Etrangère Non Accompagnée ». Derrière cet acronyme se cache le parcours d'une battante, arrivée seule et sans papiers en Belgique, à l'âge de 17 ans. Dix ans se sont écoulés depuis, et Adrienne, aujourd'hui jeune mère, infirmière à temps partiel et étudiante à la fois, a accepté de revenir sur son difficile parcours d'intégration en Belgique.

Du Rwanda à la Belgique : vivre sa première intégration…

C’est sous les toits de l’asbl Mentor Escale qu’Adrienne[1] me propose une rencontre. Dans cet endroit qui lui est familier, auprès de ceux qui lui ont donné un coup de pouce essentiel dans son parcours vers l’autonomie, elle se dévoile progressivement. Du pays des mille collines où elle a passé son enfance auprès de ses grands-parents, Adrienne reste silencieuse. Contrainte de fuir le Rwanda suite aux conséquences du génocide, de la « guerre », comme elle l’évoque pudiquement, son regard se tourne désormais vers l’avenir. Après plusieurs années en famille d’accueil sur place, c’est en 2005 qu’elle arrive seule en Belgique, alors âgée de 17 ans. Après un passage par un centré fermé à l’aéroport, elle rejoint le centre d’accueil Fedasil du Petit-Château, à Bruxelles, où elle va vivre sa « première intégration ».

Commence alors le long combat pour obtenir le droit de rester et de construire sa vie dans ce nouveau pays qu’elle a choisi. La procédure s’avère longue et complexe.

« Tu dois passer des interviews et des interviews pour qu’on te donne la réponse, et à la fin, j’ai même reçu une réponse négative parce que je n’ai pas pu avoir l’asile. Comme ma procédure était en néerlandais, je ne comprenais pas et je devais chercher un avocat bilingue pour pouvoir m’aider à lire tout ce qu’on m’envoyait, à faire mes démarches en néerlandais (…) pour poursuivre la procédure. Sinon, j’allais devoir retourner chez moi ».

La « fin » ne semble être en réalité que le commencement de cette série d’épreuves, de la nécessité de se raconter, malgré les traumatismes vécus. Le recours déposé est rejeté également. Dès lors, Adrienne bénéficie d’une « carte orange » qu’elle doit renouveler tous les 3 mois. La machine institutionnelle est lancée, et pendant ce temps-là, c’est l’incertitude…

 

…facilitée grâce à des personnes et des structures ressources précieuses…

Malgré ces difficultés, Adrienne est bien entourée par des structures et des personnes qui jouent un rôle essentiel dans son parcours. Un assistant social et un tuteur l’accompagnent dans ses démarches. Ce dernier est chargé plus spécifiquement de la soutenir dans les démarches administratives liées à la procédure de régularisation. Par ailleurs, Adrienne me confie sa chance d’avoir pu bénéficier d’un autre soutien essentiel, celui de l’asbl Mentor Escale.

« C’est une asbl qui accompagne des jeunes MENA dans leur intégration en Belgique, à plusieurs niveaux, niveau scolaire, pour devenir autonome dans la vie et pour s’intégrer dans la société belge ».

Pour Adrienne, cela s’est traduit notamment par un soutien de l’asbl sur différents aspects, de la recherche d’une bonne école pour suivre sa scolarité, puis de l’avocat bilingue pour sa procédure, à l’accueil dans un logement de transition, puis plus tard, dans un logement autonome.

 

…mais aussi par l’école, lieu de tous les possibles, lieu de la fabrique du « bon avenir »

Adrienne a l’opportunité de rejoindre l’école parallèlement à son arrivée au centre d’accueil du Petit-Château.

« En fait quand je suis arrivée ici, j’ai vu que pour avoir un bon avenir dans les pays développés, il fallait faire des études, et du coup j’ai commencé en 4ème année secondaire. »

Elle saisira cette chance pour aller de l’avant et s’occuper pour éviter de penser à sa condition incertaine en Belgique.

« Là-bas, en attendant, je faisais aussi mes études. Voilà, c’est vrai que quand tu viens d’arriver, tu ne comprends pas trop ce qui se passe autour de toi, mais j’étais motivée à faire mes études. J’allais à l’école tous les jours. J’avais aussi des gens qui m’aidaient à faire les devoirs. J’étais tout le temps occupée. »

Par ailleurs, consciente de devoir mener sa barque seule, sans ses parents, Adrienne s’appuie sur son courage et sa motivation sans faille pour garder le cap vers ce « bon avenir », celui qu’elle va construire progressivement pour elle, dans un premier temps, mais aussi pour son fils, âgé d’un an. Ayant finalement obtenu un titre de séjour de 5 ans, c’est avec une plus grande sécurité et une nouvelle confiance qu’elle peut désormais envisager l’avenir.

 

Une motivation sans limite !

Après des études secondaires, son choix s’oriente vers des études d’infirmière, car « c’est un métier d’avenir ». Réussissant ses études avec distinction, elle décide de poursuivre son parcours :

« Je me suis dis pourquoi ne pas continuer, aller plus loin. C’est un travail qui m’intéresse mais au niveau des horaires, c’est difficile à gérer avec la vie familiale ».

Son énergie et sa volonté semblent sans limite. Elle concilie actuellement sa vie de jeune mère avec la rédaction de son mémoire de fin d’études effectué dans le cadre de sa dernière année de master en Sciences de la Santé Publique, et un travail d’infirmière à mi-temps.

« Oui, quand je suis devenue maman, j’avais trop de choses à faire en même temps, les études, le travail, c’est beaucoup de stress, mais sinon, c’est le bonheur. Il faut être dans les bonnes conditions(…) Pour moi, ce n’était pas évident, mais ça va, j’ai réussi ».

Son mémoire de fin d’études porte sur « Les difficultés de réinsertion professionnelle des personnes souffrant de troubles de santé mentale, résidant en habitat protégé, à Bruxelles ». Passionnée, la jeune femme se projette d’ores et déjà dans une carrière de coordinatrice intermédiaire à l’hôpital ou en dehors. Elle me confie également qu’une autre possibilité qui lui tient à cœur serait de travailler dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile. Ne serait-ce pas là une belle façon de construire son parcours à partir de son vécu, et de transformer la difficulté rencontrée en une force nouvelle et positive pour l’ensemble de la société ?

Aujourd’hui, Adrienne se dit fière de la personne qu’elle est devenue « parce qu’il y a pas mal de jeunes de ma génération qui ont arrêté leurs études, soit par manque de motivation, ou d’autres raisons personnelles. Moi je dirai que j’ai eu le courage de faire des études, même sans motivation des parents, ou autre chose. »

De son pays aujourd’hui lointain où elle entendait dire « « Oui, en Europe, la vie est belle », Adrienne, elle, connaît bien désormais le prix des sacrifices et les obstacles à surmonter dans sa nouvelle vie. A force de courage et de motivation, aidée par des acteurs et des structures ressources, elle a pu faire son propre chemin vers son autonomie et son « bon avenir ». Oser avancer et ne pas se sous-estimer seraient les mots d’ordre de sa petite voix intérieure, qu’elle souhaite partager avec les jeunes de sa génération. Quant à son fils, lorsque je lui demande ce qu’elle souhaite lui transmettre, elle me répond en souriant « l’envie d’aller loin, le plus loin possible »…

 

Pour aller plus loin :

Sur l’ asbl Mentor Escale :

Sur les MENA :

Un projet de documentaire sur le devenir socioprofessionnel d’anciens MENA est actuellement en cours de réalisation par l’équipe de Mentor Escale. Ce documentaire intitulé « Yes we can ! » sera prochainement disponible.

 


[1] Le prénom a été changé pour préserver l’anonymat de mon interlocutrice

 

Portrait réalisé par Anaïs Perrillat Collomb