Convictions

Christelle PANDANZYLA : " son identité, ses appartenances "

30 mai 2013

© Vanessa Kabuta

Elle s'est déjà fait un nom au sein de la jeunesse afro-bruxelloise. Derrière les Afro'péros, l'école Kiliswathi et le Just follow me Magazine, on retrouve Christelle Pandanzyla et sa fidèle équipe. Certes, le succès et la réussite de tels ambitieux projets nécessitent une bonne organisation et de la volonté. Mais selon moi, le portrait de Christelle ne se limite pas à définir uniquement son goût et ses talents pour une carrière de Manager dans l'Evénementiel. L'objectif principal de cette jeune belge d'origine congolaise est, avant toute chose, de défendre avec ferveur son identité et ses appartenances culturelles. Un combat que Christelle mène à travers ses différents projets et, une expérience qu'elle veut vivre avec ses pairs…

« Ce qui fait que je suis moi-même et pas un autre, c'est que je suis ainsi à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues, de plusieurs traditions culturelles. C’est précisément cela qui définit mon identité»[1]

Christelle, dis-nous qui es-tu ? Et d’où viens-tu?

« Question multiple pour moi ! Je suis plusieurs personnes. Je suis une femme belge d’origine congolaise née il y a 30 ans à Uccle. J’ai trois grandes sœurs, également nées en Belgique et qui évoluent dans le domaine du Droit, du Marketing et de la Comptabilité. Lorsque ma mère, une ancienne institutrice de français, est arrivée en Belgique pour rejoindre mon père qui effectuait plusieurs stages de Droit en Europe, elle a rencontré un problème d’équivalence des diplômes. Ma mère a dû faire tout autre chose pour pouvoir survivre et nous élever. On peut donc dire que la vie a tout de même été heureuse mais difficile aussi.

Ce qui nous a permis de se forger et d’être ce que nous sommes aujourd’hui. Et d’apprécier tout ce que nous pouvons avoir. Je parle des choses au quotidien mais aussi de la liberté et de nos racines. Mes parents ont d’ailleurs eu la possibilité de faire venir mes grands-parents maternels ainsi que les frères et sœurs de ma mère. Enfant, j’étais gardée par ma grand-mère avec laquelle j’ai appris le Kikongo, l’une des quatre langues nationales du Congo. Toutes ces personnes autour de moi font que je suis très attachée à mes racines.Cela m’a aidé à grandir, puisque une espèce de petit cocon familial du côté de ma famille maternelle s’est construit autour de moi. Quasi toute ma famille habite dans la commune d’Uccle. J’ai également des oncles et tantes qui vivent en France et en Angleterre ».

 

« Les Afro’péros, Kiliswathi, Just Follow me Magazine »

Peux-tu nous expliquer tes différents projets ? Et pour commencer, d’où t’es venue cette idée de créer les Afro’péros ?

​« J’aime bien mettre les gens en contact. J’ai même organisé, parfois, des événements de réseautage sans pour autant mettre un nom dessus. Avant d’entrer à la Banque où je travaille actuellemnt, j’ai eu l’opportunité de participer à des événements de networking liés à des réseaux de femmes au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. En revenant d’Angleterre où j’ai l’habitude de m’y rendre au moins une fois par mois, j’ai décidé de mettre tout ça en contexte à Bruxelles. C’est de là que m’est venue l’idée des « Afro’péros ».

​Cela m’attristait de voir que parmi les jeunes de la génération qui nous suit, leurs seuls modèles de réussite étaient des gars comme « 50 Cent », rêvant tous d’être rappeurs en deux temps, trois mouvements. Ou dans un tout autre genre, certains se voient en « Barack Obama »… C’est super mais cela reste beaucoup trop loin. Tout le monde ne peut pas se lever un matin et espérer d’être un rappeur reconnu ou le Président de la première puissance mondiale. Il faut donc être réaliste et valoriser ce qui existe déjà !!! Donc voilà, les « Afro’péros » c’est une occasion toute simple de mettre en valeur des gens qui sont déjà dans le système et qui peuvent permettre de donner une impulsion à d’autres qui n’auraient pas le courage de se lancer.

Il faut montrer aux générations à venir qu’il y a des noirs qui évoluent dans tous les domaines et sortir de notre carcan. On a eu pas mal d’encouragements mais aussi pas mal de critiques par rapport au nom et au fait que l’on mette en valeur seulement des personnes d’origine afro-caribéenne. On nous a reproché de faire de la « ségrégation » pour reprendre le terme exact. Pourtant, nous partons du principe que les Afro’péros sont ouverts à tous, mais l’objectif est simplement de valoriser des personnes qui ne sont pas souvent mis en lumière. Désolé si ça dérange !! Je m’arrêterais peut-être le jour où l’on aura fait le tour ou quand quelqu’un dans l’assistance pourra me donner 20 noms d’entrepreneurs afro-caribéens… Mais comme nous n’y sommes pas encore, je continuerai le combat !!»

 

Quant à l’école « KILISWATHI », quel est l’historique de ce projet ?

​« Mon père est décédé en 2010 lorsque j’étais en voyage au GABON. Juste avant de partir là-bas, il m’avait brièvement expliqué l’histoire de la région du Bandundu dont ma famille est originaire. Il m’avait aussi raconté que l’ethnie Téké du président Gabonais, Omar Bongo, est une ethnie que l’on retrouve dans ma région. Par ailleurs, j’ai aussi enregistré mon grand-père, qui a plus de 90 ans. Histoire de garder des traces car c’est vraiment ça qui manque à notre génération d’origine africaine étant née ici. Je crains qu’on ne connaisse plus rien après deux générations… que ce soit fini !!Mon père est décédé, la veille de mon retour du Gabon et c’est au « matanga » (deuil) de mon père qu’avec mes cousin(e)s, on a évoqué et réfléchi sur l’idée de monter notre projet. Car mon père était vraiment le garant des traditions, donc pour nous c’était une bibliothèque qui s’en allait.

Dans nos langues africaines, un mot n’est pas juste un mot… Il y a toute une histoire derrière ! La langue et la culture sont vraiment des socles importants. Une première piste était de donner des cours de langues de la RDC en les plaçant toutes à niveau égal : le Kikongo, le Lingala, le Swahili et le Tshiluba. Ensuite, on a compris que les gens voulaient des cours de culture ; de littérature orale et écrite (ce que l’on ignore souvent !! nos traditions ne sont pas qu’orales) ; d’histoire et pas seulement celle du Congo car vu les délimitations des frontières, notre histoire est beaucoup plus large ; d’anthropologie culturelle africaine (ex : la dot, le mariage coutumier,…beaucoup trop galvaudés de nos jours) ; et de géographie…

En créant cette école, on a estimé que le plus important était de cibler les adultes mais surtout les enfants. On est vraiment parti de notre propre cercle, en observant nos nièces qui sont de la troisième génération. Celles-ci ne parlent pas le kikongo et ne le comprennent pas… Et pourtant ma grand-mère (leur arrière grand-mère) est toujours là. Tout le monde leur parle toujours en français. Mais que se passera-t-il lorsque nos parents (leurs grands-parents) seront partis ? Nous devrions avoir le même réflexe que les parents grecs, espagnols, arabes, et même les autres nations africaines… Regardons par exemple, les guinéens, les sénégalais… qu’ils soient nés à Paris ou ailleurs, ils parlent tous leurs langues du plus petit au plus grand. Parfois, ça me met en colère car j’ai comme l’impression que nous, les congolais, sommes les seuls à renier notre culture et à en avoir honte. Mis à part peut-être la tribu des « Balubas » qui continue à inculquer les traditions à leurs enfants pour préserver leur culture. Cette école, je m’y consacre trois jours par semaine. Nous faisons vraiment tout en vue de rendre ces cours attractifs pour les enfants : ils ont des cours d’histoire de l’art selon les régions, des cours de géographie, on leur propose aussi des visites de musée, et j’en passe….

On a d’ailleurs remarqué un changement d’attitude avec les enfants qui poursuivent les cours depuis l’ouverture (2 ans). J’ose même dire que je perçois une certaine confiance en eux… Je pense que plus tard, ils ne pourront plus avoir de doutes sur leur identité pour leur construction personnelle.

En ce qui concerne les locaux, nous avons été aidés par l’Université Libre Internationale mais hélas elle a été obligée de vendre le bâtiment. On cherche donc des locaux pour la rentrée du mois d’octobre 2012… Ce serait dommage que le projet s’arrête juste à cause d’un manque de local. Nous ne sommes pas aidés par l’Ambassade de la RDC avec laquelle on aurait voulu créer des synergies mais bon … Voilà, l’appel est lancé !!!

 

Et enfin, parle nous du Just follow me Magazine ?

« Au départ, Just Follow me magazine était simplement un égo-trip, un blog sur lequel je partageais ce que j’aimais et ce qui me plaisait. J’ai toujours aimé les voyages et rencontrer des gens, et comme j’ai une très mauvaise mémoire, j’écris ce que je fais… Aujourd’hui, Just follow me Magazine a pris tellement d’ampleur qu’il existe en version online et sur papier. Avec le magazine, d’autres rédacteurs font part de leurs coups de coeur.Nous mettons en valeur des gens qui gagnent à être connus et qu’on ne voit malheureusement pas beaucoup dans les médias. Que ce soit sur le plan politique, économique ou autre, les médias ont toujours leur mot à dire… C’est le quatrième pouvoir. Les médias sont importants et la communauté noire est absente des médias en Belgique.​

Chaque fois que je me rends en Angleterre, mes cousins se moquent de moi car, pendant une journée au moins, je reste scotchée devant la télé juste pour regarder les noirs qui passent à la télé… Non pas pour des rôles de voleurs ou autres rôles stéréotypés mais pour des rôles intéressants ou présenter le journal... En regardant certaines émissions télés sur les chaînes belges, je suis toujours étonnée de constater que parmi les chroniqueurs, il n’y en ait aucun (ou très peu) issu de la diversité. En revanche, il y a eu quelques avancées en France à ce niveau-là… Enfin, je voudrais rajouter que je suis partisane de la discrimination positive. Bien entendu, il faut continuer à engager selon la juste valeur des personnes mais si nous observons le cas des USA ou de l’Angleterre qui sont passés par là… Je pense que nous pouvons espérer à retrouver un peu plus de justice et d’équité dans ce monde ».

Il n’y a aucun doute à ce sujet, Christelle Pandanzyla est bien une passionnée du monde de l’événementiel. Avant de nous quitter, celle-ci me confie qu’elle envisage d’en faire son métier à l’avenir et qu’elle souhaiterait créer un Empire de la communication qui ferait changer et évoluer les mentalités de la société dans laquelle nous vivons. Bonne chance et continue sur ta lancée, Christelle ! Ton équipe et toi, vous êtes déjà bien partis.

 

 

Portrait chinois​

Christelle, que serais-tu si tu étais… ?​

Une chanson ? (…) « Love » de Music Soul Child. Car l’amour est le vecteur principal de toutes mes actions. Je suis animée par l’amour, celui de ma famille, de mon prochain,… bref l’amour au sens large. En plus, j’adore la new soul, et en particulier ce chanteur. J’aime sa manière d’interpréter les chansons d’amour ».

Un pays ou une ville ? « Londres ou New York. ​Mais j’ai une préférence pour New York car c’est une ville cosmopolite, la ville de tous les possibles et de tous les ratages. Chaque fois que j’y vais, j’ai l’impression d’être boostée. Je peux vraiment être moi-même car j’ai l’opportunité de parler à des gens qui ont une vision plus large des choses et qui de ce fait ne portent aucun jugement sur la manière dont je gère mes entreprises… Toutefois, je garde les pieds sur terre car il est très facile de trébucher là-bas ».

Un plat ? « ​En tant que vraie bruxelloise, je dirais le «Chicons gratins » C’est mon plat préféré. Cela me rappelle la période de mes études où je travaillais le soir dans un Bar, le Monte Cristo, et dès la fermeture nous allions au café, le CAP, juste à côté et dans lequel nous nous y rendions avec un client habitué dès 6h du matin… »

Un film ? « Couleur pourpre » de Steven Spielberg. Bien que je sois née ici en Europe et que je n’ai pas vécu les mêmes combats de cette histoire, je me suis sentie très proche des personnages. Je serai « Couleur Pourpre » pour que cela n’arrive plus jamais.

Un livre ? « Identités meurtrières » d’Amin Maalouf. Ce livre m’a vraiment marqué durant mes études en Psychologie. J’ai dû le lire pour mon cours d’Anthropologie sociale et culturelle. Je considère vraiment que l’on puisse avoir plusieurs identités qui ne s’annihilent pas. Comme je disais, je suis typiquement bruxelloise mais aussi Congolaise, Européenne,…je suis de partout !

​​Un fruit ? ​Un fruit exotique ça c’est sûr ! J’hésite entre le Maracuja et la Goyave. Plutôt le Maracuja, un peu acide et sucré en même temps. Et puis, l’écorce n’a rien à voir avec l’intérieur (…)

Une saison ? Définitivement l’été (…) Car l’été c’est la légèreté, ça amène le sourire sans pour autant que les problèmes quotidiens disparaissent… On peut manger des salades de fruits, on maigrit,…

Un héros (fictif ou réel) ? (…) Je serais Malcolm X pour son parcours édifiant. Il n’a pas été un héros commun au sens où il a eu des faiblesses. Bien qu’on puisse ne pas être d’accord avec ce qu’il a fait, il reste un être humain –loin d’être parfait certes –qui a réussi à accomplir sa destinée dans le sens où le combat a continué. C’est le premier qui m’est venu à l’esprit mais je serais aussi des héros africains que je n’ai pas mentionnés.

Une autre époque ? Les « années ‘50/’60 » pour la musique, le mode de vie ainsi que pour les révolutions, les indépendances et autres combats qui y ont été menés… Mais je n’aurais jamais voulu vivre durant ces années-là en tant que noire, car c’était une époque assez dure pour cette population.

Une devise ? «Connais-toi toi-même » de Socrate. Pour moi les racines sont importantes, elles ne définissent pas tout mais permettent d’avoir un certain regard sur ton moment présent et ton avenir. (…) Pour pouvoir avancer dans la société d’aujourd’hui, il faut réellement se connaître.

 

Pour de plus amples informations sur les différents projets mentionnés, veuillez consulter les liens suivants :

www.afroperos.com; ou www.facebook.com/pages/Les-Afropéros/177385862343726

www.kiliswathi.be; ou www.facebook.com/pages/KILISWATHI/225306000850753

www.just-followme.com; ou www.facebook.com/pages/Just-Follow-Me-Magazine/339527886067414"

 


[1] Extrait tiré de l’Essai d’Amin Maalouf, « Les identités meurtrières », publié aux Editions Grasset en 1998.

 

Portrait réalisé par Vanessa Kabuta

J'ai toujours eu un grand intérêt pour les questions liées au développement et à la solidarité internationale. Mais je m'intéresse aussi aux thèmes de société (pauvreté, éducation, immigration...) qui concernent la Belgique, en particulier Bruxelles.